Réalisateur : Jess Franco

Pays : France

Année : 1974

Célestine 02

Un film malicieux : c’est ce que proclamait l’affiche de Célestine bonne à tout faire lors de sa sortie en salle et il faut avouer que l’adjectif choisi convient parfaitement. Jess Franco, qu’on n’attendait pas dans ce registre-là et qu’on connaît davantage dans celui du fantastique, se trouve très à son aise dans cette comédie friponne et vaudevillesque où il emmène plusieurs de ses acteurs fétiches, dont Howard Vernon (qui joue ici le rôle d’un vieillard libidineux perpétuellement coiffé d’un bonnet de nuit) et surtout Lina Romay, qui devient la maîtresse du cinéaste après la mort de sa compagne Soledad Miranda. De la jeune fille, Jean-Pierre Bouyxou, qui a joué un rôle de figuration dans le long métrage (un policier en civil), a pu dire que dans ce film elle était « apudique ». Le terme est bien trouvé car la petite brunette – qui, en guise de moutons, compte les hommes au moment de s’endormir sur le foin d’une étable – fait preuve ici d’un érotisme joyeux, insouciant, généreux, aussi éloigné de la vertu qu’étranger au vice. En dépit d’une vague référence au Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, nous sommes plutôt, avec cette perlicule où chacun surjoue et déclame pour le plus grand plaisir du spectateur, quelque part entre le théâtre de boulevard et la tradition franchouillarde des films grivois en costume d’époque, du type de L’Histoire très bonne et très joyeuse de Colinot trousse-chemise.

Tout commence par une descente de police dans un bordel. Alors que toutes les personnes présentes sont embarquées, deux jeunes prostituées, Célestine et Janine, s’enfuient et parviennent, à l’issue d’une course poursuite, à semer les flics, amenés en ces lieux suite à une plainte de la Ligue des femmes vertueuses. L’occasion d’apprécier un de ces faux raccords si courants dans l’œuvre de Franco, connu pour sa manière assez approximative de tourner : d’un plan à l’autre on s’aperçoit que tantôt une des deux filles porte une culotte et tantôt elle n’en porte plus… Alors qu’elles se sont séparées et qu’elles vont chacune de leur côté, Célestine pénètre dans un vaste domaine et est recueillie par un jardinier bègue coiffé d’un grand chapeau de paille qui a tôt fait de l’emmener dans une grange pour la culbuter. Il s’appelle Sébastien, surnommé Rapido ou le Fulgurant du fait de la précocité de ses saillies, au grand dam de son épouse, la cuisinière de la maison, qui lui reproche d’avoir « trop regardé les coqs » et de les avoir pris comme exemple. Il propose à Célestine de la faire entrer comme femme de chambre au service de la comtesse qui l’emploie, la présentant à sa patronne comme sa cousine de province. Accueillie dans la maison, elle y fait la connaissance de Malou, un majordome moustachu et bedonnant dormant toujours dans sa livrée jaune et noir et dont elle fait, lui aussi, son amant. Elle deviendra peu à peu la maîtresse de l’ensemble des habitants de la grande maison.

Il y a tout d’abord Ursule, la servante un peu revêche qui s’avère être une tribade passionnée et qu’elle finira par jeter dans les bras du majordome. Vient ensuite le comte de la Bringuette, maître des lieux, qu’elle reconnaît comme étant un client de son ancien bordel, où les prostituées le surnommaient Langue d’or. Le pauvre aristocrate est délaissé par sa femme, la dévote Hermeline, qui se prête de mauvaise grâce à ses étreintes mensuelles tout en faisant ses prières. « Cela vous fait-il plaisir ? » lui demande-t-il tandis qu’elle fait l’étoile de mer en attendant que ça passe. Il y a également sa nièce, Mlle Martine, jeune oie blanche (elle ignore jusqu’au sens du mot « pute ») secrètement amoureuse de son cousin à qui Célestine enseigne l’art de séduire en revêtant de la lingerie fine et en se dévoilant savamment. Quant au cousin en question, le jeune Marc, étudiant en philosophie dont la physionomie rappelle un peu celle de François Cluzet, la bonne en fait aussi son affaire. « J’aime Socrate par dessus tout » lui confie-t-il, expliquant à la jeune fille qu’il s’agit du fondateur de l’école péripatéticienne (Franco, qui n’était pas féru de philosophie grecque, semble avoir confondu avec Aristote…). « L’école péripatéticienne ? Ça me dit quelque chose… » répond-elle. Déniaisé par Célestine, Marc paraît soudain suspect aux yeux de sa mère : son attitude a changé, sa manière de se vêtir aussi. « Te voilà habillé comme un petit gigolo parisien ! » tempête Hermeline. Même le duc, vieux grand-père alité, à qui elle fait, en tenue d’Eve, des lectures du marquis de Sade, retrouve grâce à elle sa virilité perdue. Ce n’est plus qu’ « un beau gros cadavre » s’excuse le vieillard lorsqu’elle s’y intéresse de plus près, « eh bien il se pose un peu là ! » le rassure-t-elle en voyant l’effet de ses talents propres à ressusciter les morts.

Une scène du plus haut comique nous montre la chambre de la petite bonne, assaillie dès la nuit tombée par ses multiples amants et amantes qui, tous surpris les uns par les autres en entendant frapper à la porte, vont successivement se cacher où ils peuvent tandis qu’un autre prend leur place dans les bras de Célestine. Comme son poste de bonne se voit confirmé, la jeune fille soupire, parlant de celle qui l’a précédée à ce poste : « Son champ d’action n’était sûrement pas aussi étendu que le mien… » Une autre scène, qui rappelle explicitement un des meilleurs moments d’un autre film de Franco, Une Vierge chez les morts-vivants, nous présente toute la maisonnée réunie à l’heure de la prière dans une pièce dédiée à l’office religieux. Le comte marmonne un latin de cuisine incompréhensible, bâclant les phrases et mâchant les mots, tandis que les autres personnages, qui ne le comprennent ni ne l’écoutent (ils discutent entre eux et pouffent à tout propos), ajoutent à son prêche des amen prononcés n’importe quand de manière complètement aléatoire, donnant à la scène une atmosphère moins anticléricale, à vrai dire, que surréaliste.

Quelques temps plus tard Janine réapparaît. Elle ne sait pas où aller et Célestine lui trouve une place de camériste dans la maison, à la grande joie du comte et de ses domestiques à qui elle va, elle aussi, accorder ses faveurs de jour comme de nuit. La petite blonde parvient, entre autres prouesses, à enseigner au jardinier à se retenir, ce dont la cuisinière lui sera fort reconnaissante. Malou, lui, s’est enamouré de Célestine et il la demande en mariage. Leur première rencontre a été pour le moins singulière : la petite brune, s’étant faite passer pour une vache dans la pénombre de l’étable, s’était laissée traire par le majordome qui, quoiqu’il se soit rapidement aperçu de son erreur, ne s’était pas arrêté pour autant : une scène coquine et potache qu’on imagine difficilement dans un film contemporain ! Célestine est néanmoins obligée de refuser sa demande, elle ne peut promettre l’exclusivité à personne. Elle s’en explique au cours d’un long monologue : « J’aime tout le monde, j’aimerais faire l’amour avec l’humanité toute entière, les faire jouir tous, les poètes et les musiciens un peu fous, les hommes politiques graves et les clowns, les moines et les évêques, les rois, les voleurs et les mendiants, les condamnés à mort et leurs bourreaux, tous, tous ! »

Dans ce film où tout va bien, les choses s’assombrissent brièvement lorsque Mathias, l’ancien souteneur des deux prostituées, mis sur la paille par la fermeture du bordel, reprend contact avec elles et les fait chanter. Il exige d’elles qu’elles cambriolent la maison du comte et lui dérobent son argenterie. Découvrant le forfait au petit matin les habitants ne peuvent croire à la culpabilité des deux jeunes filles et partent à la recherche du voleur. Lorsqu’ils le retrouvent dans un hôtel, le grand-père, ranimé par la colère, moleste Mathias à coups de bâton et prie Célestine et Janine de rentrer à la maison : « Jamais bonnes et caméristes ne seront aussi choyées que vous le serez ici. » Elles y restent un certain temps mais s’aperçoivent que chacun a pu régler ses problèmes et que l’harmonie sexuelle règne désormais dans le domaine : le duc a retrouvé sa verdeur, Ursule et Malou sont devenus amants, Marc et Martine se sont déclarés leur flamme, le jardinier a surmonté ses faiblesses et est devenu un amant éprouvé, et surtout l’amour est revenu entre le comte et son épouse, celle-ci ayant troqué sa frigidité pour un tempérament volcanique. On voit le maître et la maîtresse de maison remplir leur devoir conjugal avec passion et dans un langage des plus lestes. « Vieux fumier ! » s’exclame affectueusement la comtesse, « Hermeline ma belle salope ! » lui répond son mari. Cette histoire d’un élément étranger faisant irruption dans une famille en réveillant la libido de tous n’est pas sans faire penser au Théorème de Pasolini, mais sans l’atmosphère vénéneuse du film italien et sans l’idée même de perversion. Célestine ne pervertit pas, elle libère ; elle ne corrompt pas, elle met en joie ; il ne s’agit pas de déviance mais d’épanouissement, il n’est pas question de vice mais d’hédonisme.

Au petit matin, les deux jeunes filles quittent leur chambre sur la pointe des pieds. « On n’a plus rien à faire ici » souffle Célestine en entendant des cris d’extase monter de toutes les pièces. Juste au moment de sortir de la maison et de s’élancer dans le jardin, elle se retourne et le cinéaste nous offre, le temps d’un long zoom, un plan rapproché sur son visage. Elle regarde amoureusement la maisonnée, fait un baiser de la main puis s’en va. Comme a pu l’expliquer Jean-Pierre Bouyxou dans le bonus proposé sur le DVD édité par Artus, il y a dans cet ultime plan une beauté et une sensibilité qui rompent sans crier gare avec l’aspect plus léger et bricolé du reste du long métrage : cette beauté, c’est celle du regard de Jess Franco sur sa compagne Lina Romay. Si le vieux cinéaste (qui fait lui-même une brève apparition au début du film) n’était certes pas un grand maître du septième art, il avait de temps à autre des fulgurances et il faisait souvent preuve, avec sa manie de zoomer sur ce qui lui plaisait (notamment sur les visages et les sexes de femmes), d’une justesse, sans doute involontaire, mais qui devait moins à sa maîtrise technique qu’à la sincérité de son regard – un regard d’homme amoureux qui, comme son héroïne, aurait volontiers fait l’amour à l’humanité entière.

 

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