Réalisateur : Sally Potter

Pays : Angleterre

Année : 2017

The Party 03

Ce n’est peut-être pas un hasard si ce film a été tourné au moment où la campagne du Brexit battait son plein car, bien que le sujet lui-même ne soit jamais évoqué, le thème traité est bien celui de la division qui couve derrière l’unité de façade. Par ailleurs, dans The Party comme dans le Brexit, on assiste à un accès de panique au sein de la bourgeoisie progressiste anglaise, celle des europhiles « ouverts sur le monde » et convaincus des bienfaits de la mondialisation. Huis clos acide placé sous le signe de l’humour noir et présentant en temps réel le pourrissement en crescendo d’une situation initiale plutôt réjouissante au départ, le dernier film de Sally Potter se déroule comme un jeu de massacre.

Nous sommes dans un milieu politique qui n’est pas explicitement nommé mais qu’on devine être le Labour (parti travailliste), le centre-gauche britannique. Janet vient d’être nommée ministre de la santé et organise chez elle une petite réception avec quelques mis proches pour fêter l’événement. Sont présents Bill, son vieux camarade et mari qui l’a soutenu dans tous ses combats mais qui semble en ce jour plongé dans l’hébétude ; son amie April, femme acerbe et revenue de tout, flanquée de son mari Gottfried, un aromathérapeute allemand complètement mystique dont elle compte bien divorcer prochainement ; Martha et Jinny, un couple de lesbiennes attendant un heureux événement de par la grâce de la PMA ; Tom, un banquier qu’on devine venu de « l’autre bord » (la droite) et qui doit sa présence ici au fait que son épouse, la jeune Marianne, assistera Janet au ministère. Marianne, justement, qui est en retard, qui ne vient pas, et qui va favoriser le drame qui couve à cause de (ou malgré) son absence.

Janet s’active dans la maison tout en répondant aux nombreux amis qui lui téléphonent pour la féliciter, provoquant les sarcasmes d’April qui la compare à Margaret Thatcher (« elle veut prouver qu’elle peut être ministre tout en continuant à préparer des canapés en cuisine »). Bill, dont on ne cesse de nous vanter le dévouement, ne bouge pas le petit doigt pour aider son épouse et sirote son whisky effondré dans un fauteuil en écoutant de vieux disques et fixant le vague d’un œil de chien battu. Tom, qui est arrivé dans un état d’extrême agitation (qu’il cache aux autres invités) se retire à tous moments aux toilettes pour s’en mettre plein les narines et camoufle un revolver dont il ne semble savoir que faire. La très androgyne Martha, qui doit bien avoir trente ans de plus que sa compagne, se réjouit à l’idée de « former un collectif » (le mot famille lui écorcherait sans doute la bouche) lorsque Jinny lui apprend qu’elle attend des triplés, au grand déplaisir de la très misanthrope April dont les opinions en la matière sont résolument malthusiennes. « Tu es peut-être une lesbienne de première classe mais tu n’es qu’une moralisatrice de seconde zone » rétorque-t-elle à Martha. La même April ne cesse à tous moments de rabrouer le pauvre Gottfried (« ne me dis pas que tu es encore en train de méditer ! »), préparant la rupture planifiée en moquant son goût pour les médecines naturelles et en allant jusqu’à insinuer que son anti-rationalisme, additionné à ses origines germaniques, en fait un parfait nazi. « Chatouille un aromathérapeute et tu découvriras un fasciste ! » Cette bourgeoise sarcastique et anarchisante dégoûtée de la politique parlementaire est sans doute, malgré sa sécheresse et son profond égoïsme, le personnage le plus réussi de cette galerie, ne serait-ce que par son sens de la saillie, qui fait mouche à chaque fois.

On le voit, malgré le triomphe politique de Janet, l’ambiance n’en est pas pour autant au beau fixe. Pour l’illustrer, il va me falloir divulgâcher – je prie donc les lecteurs n’ayant pas encore vu le film et intéressés à aller le voir d’arrêter ici leur lecture. On devine tout d’abord l’existence d’un amant qui ne cesse de faire sonner le téléphone mobile de la nouvelle ministre malgré ses appels à la prudence. Puis il y a ce bouchon de champagne qui brise un carreau, cette apparition fugace d’un renard dans le jardin, les vomissements de la candide Jinny qui réalise soudain ce que c’est que la gestation. Puis une première révélation qui plombe le moral général : Bill est atteint d’une grave maladie en phase terminale. Trois conséquences directes s’ensuivent : Janet rompt par texto avec son amant, Gottfried entame une diatribe endiablée contre la médecine occidentale (conseillant à Bill d’opter plutôt pour un nettoyage karmique), et April s’indigne d’apprendre que le vieil homme est allé consulter en secret un médecin privé alors que sa femme vient d’être nommée ministre de la santé et que le Parti a toujours défendu le système de médecine publique ! Deuxième révélation : Bill, se sachant condamné, décide d’avouer la vérité à sa femme, à savoir qu’il a une maîtresse depuis deux ans, et que cette maîtresse n’est autre que la jolie Marianne, dont il fut le directeur de thèse à l’université. On comprend alors la nervosité de Tom, qui est venu à la réception dans l’idée d’abattre l’amant de sa femme après avoir découvert que le vieux professeur lui envoyait des textos érotiques inspirés de citations de Catulle et de Virgile… April, qui semble la moins bouleversée par tous ces coups de théâtre, conseille à Janet d’opter pour la vengeance. « La solidarité féminine est démodée » déclare-t-elle. Et comme pour illustrer cette sentence, c’est le couple Martha-Jinny qui cède le premier, lorsque la jeune femme comprend que son aînée (qui est assez clairement celle qui porte la culotte dans le binôme) n’est pas si désireuse que ça de pouponner et qu’elle voit dans la grossesse de sa compagne, non sans un certain dégoût, l’expression d’un « côté animal » dont la lesbienne historique qu’elle est se serait bien passée…

Il s’agit bien, comme je l’annonçais en introduction, d’un jeu de massacre. Et un massacre d’autant plus savoureux que les bêtes qu’on amène à l’abattoir appartiennent aux nobles races des vaches sacrées : la bonne conscience de la gauche bourgeoise, le féminisme, la morale gay friendly, la PMA et le progrès biomédical (et son corollaire obligé, le mysticisme écolo pseudo-chamanique). Bref, c’est tout le décor théâtral d’une certaine classe sociale (les bobos pour faire court) qui s’écroule à la manière d’un château de cartes, et il n’est pas innocent que le lieu de cet écroulement, ce décor disais-je, soit un salon – car le corpus de valeurs mis à mal par The Party relève bel et bien de l’idéologie de salon. Le ton rappelle un peu, en plus british, celui d’un autre huis clos, Le Prénom (Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte, France, 2012). On se surprend à penser que le jeune Tom, banquier cocaïnomane incapable de citer Catulle et censément obsédé par les transactions financières, n’est peut-être pas le plus cynique de la bande puisqu’on le retrouve dans le rôle du cocu désespéré au bord du crime passionnel. N’est-il pas, de tous les personnages, le seul qui paraisse sincèrement amoureux et le seul qui fasse passer ses sentiments avant d’autres intérêts plus triviaux (pouvoir politique, carrière, argent, coucheries) ? C’est qu’il n’y a pas grand-chose à tirer des autres convives, tout empêtrés qu’ils sont dans leurs compromissions et dans le climat général d’hypocrisie qui leur sert d’oxygène. Avec toutefois une réserve pour Janet, cadre dévoué du Parti, qu’April décrit comme « incroyablement compétente mais perdue » et à qui on pardonnera beaucoup du fait qu’elle a l’air d’y croire encore. Son amie n’aura qu’un seul conseil à lui donner lorsque les deux femmes se retrouveront, vers la fin du film, dans les toilettes pour faire le point : « Si tu veux gouverner ce pays, il va falloir que tu changes de coiffure. » Puis vint le Brexit.

 

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