Réalisateur : Oldrich Lipsky

Pays : Tchécoslovaquie

Année : 1983

Hearty Greetings from the Globe

Si Hollywood a souvent imaginé ce qui pourrait arriver si la Terre était envahie par des extraterrestres, le cinéma tchécoslovaque, avec moins d’ambition mais beaucoup plus d’à propos, s’est un jour demandé ce qui se passerait si ces extraterrestres envahissaient… un appartement. Ces aliens-là ne constituent pas une armée puisqu’ils ne sont que deux, ils n’ont rien d’effrayant, ils n’ont ni tentacules ni crânes hypertrophiés, ils ont l’air d’humains tout à fait ordinaires, avec leurs costumes trois pièces sombres et leurs grandes moustaches qui les rapprochent davantage des Dupond et Dupont que des petits hommes verts. Ils ne souhaitent pas conquérir notre monde, seulement l’étudier pour le comprendre, et ils ne sont pas agressifs mais terriblement inadaptés et, de ce fait, terriblement gaffeurs. Toutefois, ce sont des extraterrestres qui se respectent et ils ont donc, comme point commun avec leurs homologues hollywoodiens, d’être assez envahissants. Mais à plus petite échelle.

Leur première tentative de débarquement se fait à bord d’un ovni maquillé en fût de bière. L’expérience n’ayant pas été concluante (une des premières scènes nous montre le fût volant s’échapper de la cave d’une auberge et semer l’effroi parmi les buveurs), ils reviennent à la charge avec un autre vaisseau, cette fois-ci en forme de conteneur métallique, qui les fait atterrir dans une décharge, au sommet de laquelle, en bons pionniers, ils plantent leur drapeau. Réalisant alors que notre planète ne se limite pas à un monticule d’immondices, ils s’infiltrent dans un groupe de joggeurs qui passe par là (car oui, en Tchécoslovaquie, les gens font leur jogging matinal dans les décharges publiques) et vont frapper à la porte d’un citoyen qu’ils ont identifié comme un échantillon type du Terrien (ou du Tchécoslovaque) ordinaire : le docteur Yansky, chercheur dans le domaine de la nourriture de synthèse. Petit homme un peu foutraque aux airs de Polanski (avec quelque chose de Woody Allen aussi), à la mise hasardeuse et aux lunettes en cul de bouteille, il est sommé de les héberger le temps de leur séjour sur Terre. Sa vie va dès lors devenir un enfer. Ses deux invités « testent » tous les objets présents dans son appartement pour évaluer s’ils sont cassables ou incassables, ils occupent son lit dans lequel ils dorment tout habillés en ronflant très fort, ils créent moult incidents diplomatiques avec le voisinage et se mettent dans des situations plus qu’embarrassantes dont seul leur hôte peut les sortir, comme lorsqu’ils dérobent et démontent une voiture ou lorsqu’ils mettent à sac un supermarché sous prétexte d’expériences scientifiques.

Après chacune de leurs mésaventures, les deux visiteurs envoient un rapport à leurs supérieurs, ce qui se traduit dans le film par de petits sketches dessinés (dans un style graphique proche de celui d’Osvaldo Cavandoli, le dessinateur du cartoon italien La Linea), qui sont autant de petits exposés nous renvoyant avec dérision aux absurdités de notre civilisation technique et industrielle en simulant un regard extérieur, procédé bien connu depuis les Lettres persanes de Montesquieu. Divers sujets y sont traités : la recherche scientifique, les mœurs (les deux messieurs sont littéralement violés au cours d’un pique-nique par des camionneuses hilares qui les ont pris en autostop), l’architecture (le réalisateur en profite pour régler un compte avec la grisaille des barres d’immeuble soviétiques) ou encore l’automatisation. On découvre ainsi des distributeurs d’alimentation qui semblent tout droit sorti d’un vieux film de science-fiction, quelque part entre Playtime de Tati et un album de Gaston Lagaffe, et qui donnent lieu, on s’en doute, à des blagues à répétition. Dans le même ordre d’idées, on découvre une réserve naturelle à deux pas de la ville (le médecin de Yansky lui a prescrit d’aller y faire du camping pour se détendre) où le garde forestier tient davantage du gardien de musée et dans laquelle l’eau des sources a été monétarisée (il faut glisser une pièce dans une fente pour obtenir de l’eau et s’en remettre à une fontaine parlante), les arbres ont été munis d’interrupteurs, les écureuils dans les branches sont empaillés et indiquent l’heure à la manière des coucous, et les ours ont perdu à tel point toute autonomie qu’ils font la queue chaque jour à la soupe populaire… Une critique en règle de la modernité !

Tandis que Yansky s’agite en tous sens pour tenter de maintenir un semblant de contrôle sur la situation en provoquant la perplexité de sa secrétaire et maîtresse, Mlle Yirinka, les deux extraterrestres continuent de se livrer à des expériences : ils effectuent des microtrottoirs dans la rue pour connaître les sentiments de la population en cas d’arrivée massive de visiteurs d’un autre monde, ils font du porte à porte, ils se font engager sur un chantier (suite à la défection de jeunes ouvriers démissionnaires présentés comme des hippies en rupture avec leur classe) où ils découvrent avec stupéfaction que les pelles et les pioches ne sont pas automatisées, ils participent à un symposium scientifique où ils se font passer pour des savants zurichois et débattent avec le représentant écologique de l’ONU… L’occasion, une fois encore, de moquer le progrès technologique au cours d’une scène hilarante où les congressistes se ruent sur un buffet froid après la présentation par Yansky de sa nouvelle création, des pilules nutritives conçues pour alimenter les astronautes et qui ne semblent pas provoquer l’enthousiasme de ses confrères et encore moins leur appétit !

Hearty Greetings from the Globe est, c’est le moins qu’on puisse dire, une comédie qui a vieilli. Son agitation, ses grimaces, ses scènes d’appartement dévasté qui semblent tout droit sorties d’une bande dessinée, son héros qui enfile son veston par-dessus son pyjama et qui se prend les pieds dans un seau, en font un film dont on rit plus qu’un film qui nous fait rire – si vous saisissez la nuance. Mais c’est précisément cette désuétude qui fait son charme. Parmi trente-six blagues burlesques ou lourdingues, le connaisseur de cinéma tchécoslovaque ne manquera pas de sourire à cette scène où les deux extraterrestres, désirant aborder un quidam, marchent vers lui en piétinant sans le voir un plant de salades dans un potager. Clin d’œil subtil à une autre cinéaste du pays, Vera Chytilova, et à son film (un chef-d’œuvre celui-là !), Les Petites Marguerites, dont la dernière phrase disait précisément qu’il était « dédié à ceux qui ne s’indignent que de la salade piétinée »…