Réalisateur : Karel Kachyna

Pays : Tchécoslovaquie

Année : 1970

L'Oreille

Avertissement : le dernier paragraphe de ce texte contient ce qu’on appelle un spoiler, c’est-à-dire une information essentielle sur le récit susceptible de déflorer le suspense du film et l’effet de surprise qui lui est associé. Il est conseillé à ceux qui ne l’ont pas vu et qui souhaitent le voir de ne pas lire ce paragraphe.

« Les camarades ne dorment pas, les camarades écoutent » claironne en pleine nuit, ivre, Anna, le personnage féminin principal du film. On pourrait tout aussi bien dire que les camarades sont écoutés, et que c’est précisément pour ça qu’ils ne dorment pas. Le film traite en effet à la fois de la paranoïa et du système de surveillance bien réel à l’œuvre dans le bloc de l’Est à l’époque soviétique – sujet traité ultérieurement, sous une forme très différente et dans le cas de la RDA, par La Vie des Autres (Florian Henckel, Allemagne, 2006). Nous sommes ici en Tchécoslovaquie et la réalité politique présentée est contemporaine de la période du tournage, raison pour laquelle ce long métrage a été interdit de projection et a dû attendre 1989 pour sortir sur les écrans.

Le film s’ouvre avec un long zoom sur un gros plan d’oreille, détachée sur fond noir, titre de l’œuvre et symbole de cette surveillance généralisée qu’on a pris pour habitude de surnommer Big Brother depuis le succès du roman 1984. Nous sommes toutefois peut-être ici plus proches d’Edward Albee (on peut penser à sa pièce Qui a peur de Virginia Woolf ?) que de George Orwell, avec ce quasi huis clos d’un couple se déchirant à la (dé)faveur des événements. Ludvik est vice-ministre ; accompagné de sa femme Anna, il rentre d’une soirée officielle passée en compagnie d’hommes politiques pragois, de hauts gradés de l’armée et de représentants soviétiques. Anna s’est enivrée et a perdu les clés de la maison. Ludvik parvient à rentrer dans la demeure après avoir escaladé le muret du jardin et s’être introduit dans la buanderie, mais il trouve alors divers indices qui lui laissent penser que quelqu’un s’est introduit chez eux durant leur absence. Un cambrioleur ? Cela aurait sans doute mieux valu… Par ailleurs, l’électricité a été coupée (on pense à une panne de secteur mais seule leur maison est touchée) et la ligne téléphonique gouvernementale, censée fonctionner de manière autonome, est hors circuit. Commence alors pour Ludvik une longue nuit d’inquiétude, entrecoupée de scènes de ménage de plus en plus virulentes avec son épouse qui, égarée par l’alcool et peu au fait des réalités politiques, semble incapable de prendre la mesure du drame qui est en train de se jouer.

Plus la nuit avance et plus certains détails de la soirée reviennent à l’esprit de Ludvik : une mise en garde fait à mots couverts, une indiscrétion lâchée par un ivrogne, le malaise survenu dans une conversation, l’embarras d’un ami. Et surtout la nouvelle de la disgrâce de M. Kosara, le ministre pour lequel il travaille, objet d’une purge gouvernementale suite à un choix qui a déplu en haut lieu concernant une affaire de briquetteries. Or, Ludvik est l’auteur du rapport qui a orienté ce choix du ministre et il a donc tout lieu de penser que son supérieur risque de l’entraîner dans sa chute. La progression de ces flashbacks au cours du film permet au spectateur de mieux comprendre l’enjeu de la menace, l’inquiétude confuse du début devenant de plus en plus tangible à mesure que les éléments se complètent. L’alternance entre l’action principale et ces souvenirs est d’autant plus marquée qu’elle oppose des scènes sombres (le couple déambulant dans la maison enténébrée, déplaçant un chandelier de pièce en pièce) et des scènes très claires, parfois presque éblouissantes (la salle de gala aux murs blancs et aux hauts plafonds, avec statues en marbre et éclairage puissant).

Les premières conversations de la soirée sont assez anodines : un officier russe reproche aux Tchèques de ne pas être capables de bétonner lorsque la température descend au dessous de zéro, un politicien tient un discours enflammé sur la tolérance religieuse qu’il faudrait avoir à l’égard des chrétiens et des musulmans qui acceptent les règles du socialisme. Mais il y a déjà quelque chose d’inquiétant dans l’air : c’est la fête, les gens boivent, dansent en file indienne, chantent, et pourtant les bruits de fond, tout comme la musique, sont assourdis, l’attention du spectateur se concentre sur les conversations particulières qui, isolées du brouhaha, prennent un aspect lourd de sous-entendus. Des conversations qui sont filmées en caméra subjective, nous mettant à la place de Ludvik, comme si c’est nous qui avions en face ces sourires embarrassés et ces regards suspicieux. Et souvent, lorsque la caméra se retourne vers le vice-ministre, c’est pour le montrer non plus dans la salle de gala, mais chez lui, dans l’obscurité de sa maison, plongé dans le doute et dressant des hypothèses. Gros plans sur les visages des invités qui éclatent de rire, vocifèrent de joie feinte, s’épiant les uns les autres en simulant la convivialité. Les interrogations s’accumulent : est-il vrai que la plupart des serveurs présents ce soir-là étaient des flics déguisés, à tel point qu’ils étaient incapables d’identifier du saumon dans le buffet ? Pourquoi le chauffeur ayant ramené le couple à la maison n’était-il pas le même que celui qui les avait amenés ? Qui sont ces gens au coin de la rue qui semblent attendre quelque chose dans une voiture garée tous feux éteints ? A qui sont ces visages fantomatiques qui se pressent derrière le portail du jardin après que la sonnette a retenti au milieu de la nuit ?...

Ludvik en est certain : avant l’aube la police sera là pour l’arrêter. Anna est ivre et très remontée contre lui : elle lui reproche d’avoir oublié leur anniversaire de mariage, ironise sur ses prouesses sexuelles, boit de la vodka au goulot tout en plongeant les mains dans un bocal de cornichons, tient volontairement des propos provocants à destination de l’Oreille, ce surnom que tout le monde donne aux micros dont la maison est truffée, comme ils le savent tous deux. Elle n’a que des sarcasmes à la bouche. Son mari tente de la mettre en garde, lui expliquant qu’aucun officiel du gouvernement, quelle que soit sa position, n’est intouchable : « Ils en ont coffré beaucoup là-bas » lui dit-il, évoquant sans avoir à le dire les goulags lointains, en Sibérie ou ailleurs. « Où ? » lui demande Anna, qui ne comprend décidément pas grand chose à quoi que ce soit.

Un coup de théâtre, dont je ne dirai rien ici, interrompt le règlement de comptes conjugal pour reposer le problème de manière tout à fait nouvelle. Un bref soulagement, de nouveaux protagonistes, une courte accalmie où la fête reprend, avec son lot de gâteaux et d’alcools forts. Puis l’angoisse revient, sous une autre forme. Les micros se sont multipliés dans les recoins de la maison mais le rapport compromettant sur les briquetteries a été brûlé dans la cuvette des toilettes, les bijoux et les carnets d’épargne ont été à tout hasard cachés dans la serviette d’écolier du fils, qui dort encore sans se douter de rien, l’électricité a été rétablie et la ligne téléphonique également. Lorsque le combiné sonne, à l’aurore, on s’attend au pire. Ludvik décroche et écoute : il vient d’être nommé ministre. Il raccroche, regarde sa femme, tous deux semblent tétanisés par la nouvelle. Après quelques secondes de silence, Anna dit simplement : « J’ai peur ». Elle a enfin compris – et c’est ainsi que se termine le film.

 

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