Réalisateur : Sibs Shongwe-La Mer

Pays : Afrique du Sud / Pays-Bas

Année : 2015

Necktie Youth

« Les blancs font plein de trucs qui n’ont aucun sens » explique September, un jeune noir, à la journaliste qui l’interroge. Le « truc qui n’a aucun sens » dont il est question ici, c’est le suicide d’Emily, pendue à un arbre de son jardin avec sa corde à sauter après s’être assurée que sa caméra tournait pour filmer ses derniers instants. C’est en s’inspirant de cette histoire vécue – le suicide d’une amie – que le jeune réalisateur sud-africain de 24 ans, Sibs Shongwe-La Mer, a écrit son film. Long métrage à vocation essentiellement descriptive, le récit part de cet événement dramatique sans amener d’autres actions déterminantes, préférant passer d’un personnage à l’autre, avec comme fil rouge cette journaliste, extérieure à leur milieu, qui les reçoit tour à tour devant sa caméra pour tenter de comprendre le geste d’Emily.

Nous sommes à Sandton, la partie la plus riche de Johannesburg. Les jeunes héros du film appartiennent, comme le réalisateur, à la première génération post-apartheid. Ils sont issus des classes privilégiées et semblent avoir surmonté toutes les tensions raciales du passé, vivant en bonne intelligence entre blancs et noirs et passant allégrement dans leurs conversations de l’anglais à l’afrikaans (langue germanique issue du néerlandais qui est historiquement la langue des colons). On verra toutefois, lors des rares apparitions dans le film de noirs des classes inférieures, qu’il existe encore, chez les moins nantis, un ressentiment racial bien présent. Mais les problématiques identitaires sont bien loin des préoccupations de la jeunesse dorée dont nous parle Necktie Youth, caractérisée par une américanisation des modes de vie et un vide existentiel que tentent de combler diverses formes de toxicomanie, de la coke à la codéine, ainsi qu’une sexualité sans joie.

Sorte d’équivalent sud-africain de Sofia Coppola (on pense notamment à Bling Ring), le jeune cinéaste bien né se fait le témoin, avec la même complaisance, du nihilisme triste des cadets de la grande bourgeoisie. Il s’est mis lui-même en scène, faisant l’aveu d’une certaine schizophrénie, à travers non pas un mais deux personnages : le baratineur September et le sombre Jabz, accro à tous les médicaments imaginables et traînant son ennui dans la villa magnifique de ses parents, riches propriétaires regrettant la mort de Mandela et ronchonnant sur les scandales qui s’amoncellent autour du président Zumba… La scène la plus représentative de ce malaise latent est à mon sens celle qui montre September, abruti par je ne sais quelle drogue (mais qui n’en vient pas moins de déguster un très grand cru dans un beau verre à pied), couché devant un feu de bois, enlacé par Tali et Rafi, deux jeunes juives presque nues, tout aussi amorphes que lui. Pris d’une bouffée de nostalgie, il se met à leur raconter une version idéale de l’Afrique d’antan, avant l’arrivée des blancs, alors que la communauté était partout et que la solitude n’existait pas… Il y a dans cette scène, d’une lascivité dérangeante, toute l’image de la confusion, du déracinement, du désenchantement de cette génération.

Si Sibs Shongwe-La Mer, qui n’en est qu’à ses débuts, présente un travail intéressant, avec sa maîtrise d’un noir-et-blanc de belle facture et quelques trouvailles graphiques (comme l’apparition en plein écran et en grands lettrages rouges des prénoms des personnages lors de leur première apparition ou le sous-titrage en hébreu des dialogues entre les deux jeunes filles juives), on peut déplorer une certaine vanité dans l’attention qu’il porte à un milieu, le sien, qui n’a tout de même pas grand chose à dire ni à apporter. Si un certain cinéma misérabiliste portant sur la vie des classes populaires peut au moins se prévaloir d’une certaine intention sociale, ce n’est pas le cas ici et le spectateur aura bien de la peine à prendre en pitié ces « pauvres privilégiés »…

 

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