Réalisateur : Christophoros Papakaliatis

Pays : Grèce

Année : 2015

Worlds Apart

Il était temps, enfin, qu’un film soit réalisé sur la crise terrible que traverse actuellement la Grèce. Que ce film soit grec, qu’il traite la question de l’intérieur et qu’il puisse (modestement) être projeté à l’étranger ajoute encore à l’intérêt de l’affaire. Un défi d’autant plus difficile à relever que l’industrie cinématographique grecque souffre durement du régime d’austérité qui s’est imposé depuis quelques années sous les pressions de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) et que les moyens pour produire sont désormais très limités. Mais, comme lors d’une autre crise nationale, celle de la dictature des colonels, la création cinématographique, dans ce qu’elle a de plus salutaire, naît parfois du manque et des contraintes. C’est vraisemblablement le cas avec Worlds Apart, chronique à la fois émouvante et révoltante d’un pays au bord du gouffre.

Le film raconte trois histoires d’amour entre des gens issus de trois classes d’âge différentes avec la particularité, dans chacun des récits, d’impliquer un étranger (un Syrien, une Suédoise et un Allemand), et des références récurrentes au mythe grec d’Eros et Psyché. La première est celle de Daphné, étudiante athénienne, et de Farris, réfugié syrien qui l’a sauvée d’une agression dans la rue et qu’elle souhaite aider en retour. La deuxième est celle de Giorgos, employé de bureau dépressif en instance de divorce, et d’Elise, une exécutive woman suédoise envoyée en Grèce pour « purger » une entreprise en faillite. La troisième est celle de Maria, une femme mariée d’âge mur aux conditions de vie précaires, et de Sebastian, un ancien professeur d’histoire allemand venu s’installer à Athènes lors de sa retraite. Je ne reviendrai pas dans les paragraphes qui suivent sur cette dernière romance, qui est une jolie historiette mais qui paraît un peu anecdotique au regard des deux précédentes. Worlds Apart commence comme un film à sketches, une histoire en suivant une autre, mais prend dès la troisième partie l’allure d’un film choral, révélant en quelle mesure les personnages de ces trois histoires sont liés les uns aux autres. A noter que l’action se déroule, dans les trois cas, à Athènes et durant la semaine sainte, une procession orthodoxe faisant régulièrement une apparition nocturne et amenant, à chaque fois, un instant de recueillement et de calme dans ces existences tumultueuses chamboulées par les raisons du cœur et les effets de la crise.

On peut regretter, comme c’est souvent le cas dans ce type de films, une certaine inégalité entre les récits successifs, l’un des trois sortant clairement du lot et faisant paraître en comparaison les deux autres un peu faibles. La première partie, qui se concentre sur le problème des réfugiés entassés dans des centres d’accueil et des réactions d’hostilité de groupes d’extrême droite à leur encontre, pêche un peu par manichéisme. Si Papakaliatis a sans doute raison de dénoncer les violences racistes actuellement à l’œuvre en Grèce, il tombe parfois dans la caricature : les militants en chemise noire sont grimaçants de haine, et les réfugiés, en dehors d’un petit groupe de trafiquants d’armes africains, suintent l’innocence persécutée par tous les pores de leur peau. Le gentil Farris, qui a le bon goût, en plus de son attitude chevaleresque envers les jeunes filles, d’être chrétien et ancien étudiant des beaux-arts dans une académie syrienne, n’a rien du profil d’un délinquant ni de celui d’un djihadiste, et on peine évidemment à comprendre, sur cette seule base, les raisons de l’exaspération des « fascistes ». Le problème pointé (la crise migratoire, la xénophobie, la violence) est bien réel mais aurait mérité d’être traité avec davantage de nuances. La complexité de la situation est alors évoquée par un seul personnage, très secondaire, un étudiant dans un amphithéâtre de l’université où étudie Daphné, qui, enfin, met en accusation ce qui semblait être le grand absent de cette première partie : les implications internationales de cette crise économique et financière inédite.

On aurait toutefois tort d’être trop sévère sur ce point car la deuxième partie, à mon avis la plus réussie, met ce thème-là – la violence du capital – au cœur de sa trame. Le personnage d’Elise (la venimeuse Andrea Osvart), beauté glacée au sein de laquelle cohabitent la froideur du cœur et l’échauffement des sens, capte l’œil du spectateur, jouant tout à la fois sur l’attraction physique qu’elle dégage et l’indignation morale qu’elle inspire. Car Elise est arrivée en Grèce avec une mission bien précise : « dégraisser » une grande entreprise internationale, touchée de plein fouet par la crise, et la remettre à flots en pratiquant un grand nombre de licenciements sans préavis. Giorgios, son amant d’une nuit rencontré dans un bar, s’avère être – à leur grande surprise à tous les deux – un des comptables de ladite entreprise, ce qui sera source d’un regain de tension. Pour son malheur, il tombera amoureux de l’impitoyable dame de fer et, malgré les confidences échangées sur l’oreiller, ne parviendra pas à la dissuader de licencier un de ses collègues en difficulté, Odysseas, lequel se suicidera, plongeant Giorgios dans des remords terribles.

La scène la plus bouleversante du film présente, en quelques petits tableaux qu’on dirait surpris par l’œil indiscret de la caméra, la détresse immense de tous ces employés de bureau, désespérés et à bout de nerfs, se prenant la tête dans les mains, se cachant pour pleurer, avalant des antidépresseurs, tandis que le montage fait apparaître en parallèle, dans le quartier très pittoresque du vieil Athènes où loge Elise, un écran de cinéma déployé sur une terrasse et sur lequel est projetée une scène du début du Métropolis de Fritz Lang – celle où une colonne d’ouvriers résignés et fixant le sol avance en rangs serrés pour s’engouffrer dans l’usine qui vient d’ouvrir ses portes, laissant sortir une équipe pour laisser entrer celle qui la relève. Ces quelques secondes sont d’une puissance dramatique susceptible de tirer des larmes au spectateur le plus insensible, elles condensent soudain, d’une façon crue, ce qui était latent jusqu’ici dans le film, à savoir que la crise financière n’est pas qu’une abstraction flottant dans la désincarnation des cours de la bourse mais qu’elle est vécue et ressentie de plein fouet, avec une brutalité inouïe, par le peuple grec, déstabilisé jusque dans ses relations humaines les plus ordinaires.

« Vu comment les choses ont tourné, dit un personnage, je ne sais pas si c’est pire pour un réfugié ou pour un Grec d’être pris au piège en Grèce. » On peut en effet se le demander à l’issue de ce film qui, quoique jouant parfois sur certaines cordes un peu faciles (notamment dans ses expressions mélodramatiques), résonne comme le cri de cœur d’un peuple à terre. On se sent pris à la gorge en voyant à quoi les mesures d’ajustement et les politiques d’austérité dictées et imposées de l’extérieur ont réduit cette terre qui fut, il y a bien longtemps, le berceau de la civilisation européenne. La seule bonne nouvelle, c’est qu’avec Papakaliatis, on a peut-être trouvé le Ken Loach grec !

 

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