Réalisateur : Sang-soo Hong

Pays : Corée du Sud

Année : 2016

Un Jour Avec Un Jour Sans

Le cinéma a souvent exploité le thème, propice aux spéculations de l’imaginaire, des possibilités, de ce qui aurait pu advenir si d’autres choix avaient été faits, entrainant d’autres conséquences. Une rêverie qui fonde à la fois le genre littéraire et cinématographique de l’uchronie (laquelle s’intéresse avant tout aux événements historiques, aux grands récits collectifs) et celui, plus individuel, souvent plus intimiste, des récits particuliers. Dans ce dernier registre, on peut penser par exemple à Un Jour sans fin (Harold Ramis, USA, 1993) ou au très dynamique Lola rennt (Tom Tykwer, Allemagne, 1999). Un jour avec un jour sans peut s’inscrire lui aussi dans cette lignée, à condition de préciser que ce thème du choix, du champ des possibles, est ici utilisé à titre purement narratif et ne donne lieu à aucune réflexion philosophique particulière (au contraire par exemple des romans et des films qui s’interrogent sur « l’effet papillon ») ni à aucune démonstration logique relatives aux sempiternelles questions autour des déterminismes, du libre arbitre ou de l’enchainement des événements.

Ham Cheonsoo, un cinéaste connu, se rend dans la ville de Suwon où il doit prendre la parole à l’issue de la projection d’un de ses films. Arrivé un jour trop tôt suite à un problème de calendrier, il loue une chambre dans un hôtel et cherche à occuper sa journée en attendant le lendemain. Somnolant dans un temple – la « salle des bénédictions » – il rencontre Yoon Heejung, une jeune peintre, accessoirement ancien mannequin, qui s’y rend souvent pour s’y ressourcer boire du lait à la banane. Il l’invite à prendre un café et, une chose en entrainant une autre, ils en viennent à passer toute la journée ensemble, entre l’atelier de la jeune femme, un restaurant de sushis et l’appartement d’une amie, au fil de longs plans séquences constitués presque uniquement de dialogues. Or ce récit, qui s’étend environ sur une heure de film, est ensuite réitéré une seconde fois, mais avec toute une série de variations : les prises de vue ne sont plus tout à fait les mêmes (les mêmes échange sont filmés sous forme de plans différents), les dialogues divergent çà et là tout en suivant le même canevas, des informations supplémentaires sont données au spectateur, des interactions nouvelles induisent de nouvelles scènes tout en en faisant disparaître d’autres, et ainsi de suite. Des variations qui n’ont rien de radicales car les deux récits présentent l’un et l’autre la même vraisemblance et ne changeront pas fondamentalement l’avenir des protagonistes, mais dans le premier la relation n’aura abouti qu’à une impasse, un non-lieu, quand, dans l’autre, elle aura permis l’éclosion d’une sympathie et, sur le plan amoureux, d’une ouverture – qui restera, on le comprend pour tout un ensemble de raisons, au stade de la virtualité. Dans les deux cas, nous avons en fait deux jours « sans », mais il est toujours réconfortant, pour un soupirant rentrant chez lui bredouille et la queue entre les jambes, de pouvoir se dire : « et pourtant, si je l’avais vraiment voulu, il y aurait eu moyen… »

Car ne nous leurrons pas, pour Cheonsoo, marié et père de famille mais artiste du beau monde connu pour ses frasques (ainsi que le révèle plus tard une autre femme, lectrice de la presse à scandale), l’enjeu est simple : il s’agit de séduire la jeune femme et de la ramener dans son lit. Il n’a pourtant rien, dans son approche, d’un dragueur éprouvé : il cherche ses mots, bafouille, remet en place à tous moments une de ses mèches de cheveux, aligne des banalités, rivalise d’une politesse maladroite, acquiesce à tous les lieux communs prononcés par son interlocutrice en ponctuant ses hochements de tête approbatifs de « Je comprends » répétitifs et de rire niais censés exprimer on ne sait quelle connivence appelée de ses vœux. Et pour cause : cette fois-ci il est amoureux ! C’est du moins ce qu’il prétend le soir venu, devant un plat de sushis et plusieurs bouteilles de soju, à l’heure où l’alcool commence enfin à faire tomber certaines barrières. Il avait déjà remarqué la jeune femme passer dans la rue depuis la fenêtre de son hôtel, tout au début du film, et s’était couché sur son lit en se sermonnant : « Il faut que je fasse attention, elle est beaucoup trop belle... » Cette scène du restaurant, dans ses deux variantes, est d’ailleurs une des plus abouties, notamment grâce au jeu de Heejung, filmée de profil, qui joue de sa nuque et de sa posture corporelle d’une manière très subtile, se trémoussant toutefois suffisamment et envoyant des signaux assez clairs pour faire comprendre au spectateur ce qu’il en est de sa… disponibilité. Signaux que Cheonsoo, égaré par l’ivresse (ivresse bête dans la première version, ivresse triste dans la seconde), ne saura pas saisir au bon moment, hélas.

S’il fallait vraiment y chercher un message – initiative des plus hasardeuses – peut-être pourrait-on y voir une légère critique de la civilité coréenne ordinaire induite par la tradition confucéenne. Les dialogues de la première version, drôles (surtout pour un spectateur occidental) à force d’être embarrassés, empruntés, creux, empreints d’une excessive timidité, ménagent les susceptibilités des uns et des autres mais n’aboutit sur rien, sinon une brisure presque indolore, lorsque la jeune peintre comprend que les compliments que lui adressait son soupirant relevaient d’un discours convenu qu’il déclamait à tout le monde indifféremment. Dans la seconde version, le héros fait preuve de davantage d’assurance, les dialogues ont plus de contenu, et la courtoisie convenue cède peu à peu face à une exigence de sincérité, qui provoquera des crises mais débouchera sur une vraie amitié. Faut-il y voir un match entre une éthos confucianiste et une éthos plus rousseauiste, avec préférence accordée à celle-ci par le réalisateur ? Heejung se met en colère lorsque Cheonsoo lui dit ce qu’il pense de sa peinture, à savoir qu’elle est conventionnelle et sans personnalité, à l’image de leur premier rendez-vous – alors que dans la version précédente, il la complimentait en recourant à la plus éhontée des langues de bois – mais elle ne lui en tiendra pas rigueur et le soju (élément-clé, au même titre que l’amour, de tous les films de Sang-soo Hong) les réconciliera.

Ce n’est pas à tort qu’on compare volontiers ce dernier à une sorte de Rohmer asiatique, il y a effectivement de cela dans ces longs métrages mélancoliques centrés invariablement sur la rencontre d’un homme et d’une femme, à tel point qu’on a l’impression de voir à chaque fois un peu le même film – et même, ici, de le voir deux fois ! La magie délicate d’un premier contact, la fragilité des êtres révélée par ces plans étroits, ces zooms et ces dézooms délicieusement anachroniques, les rues quasiment désertes de cette ville de province, les premiers flocons d’une neige cotonneuse tombant doucement sur les deux amis (on ne saurait parler d’amants) avant le retour du cinéaste à Séoul… On ne peut s’empêcher, devant ces ultimes images, de se remémorer cette locution populaire nous rappelant que vivre c’est choisir et que choisir c’est renoncer.

 

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