Réalisateur : Mathieu Seiler

Pays : Allemagne

Année : 2014

True Love Ways 02

 

J’ai eu l’occasion sur ce blog, il y a plus de deux ans, de dire du bien de Mathieu Seiler après avoir vu son film Der Ausflug, bonne surprise du NIFFF 2013. Le même festival ayant à nouveau invité le réalisateur suisse à présenter sa dernière création, j’ai donc l’occasion d’en reparler. Autant annoncer tout de suite la couleur : cette fois je n’en dirai pas du bien, j’en dirai beaucoup de bien. Et en parlant d’annoncer la couleur, ce n’est qu’une expression car le film est tourné intégralement dans un noir-et-blanc somptueux qui n’est pas sans rappeler les plus belles heures de la Nouvelle Vague.

Passons rapidement sur le synopsis afin de pouvoir nous esbaudir à loisir du reste. Séverine et Tom sont un jeune couple qui bat de l’aile. A Tom qui sent que la passion de sa dulcinée n’est plus ce qu’elle était, cette dernière avoue qu’elle est peut-être amoureuse d’un autre, mais d’un autre qui n’existe pas, un homme qu’elle voit en rêve. Elle lui dit avoir besoin de temps pour faire le point et décide de partir seule en vacances. Tom, désespéré, va se saouler dans un troquet où il fait connaissance avec un personnage louche qui va le convaincre d’organiser une mise en scène pour faire peur à Séverine et pouvoir ensuite venir à son secours et se revaloriser à ses yeux. Tom ne se doute pas que son complice est à la tête d’une bande de truands dont les activités sont plus que sordides et qu’il va vite être dépassé par les événements.

Présenté comme ça, il n’y a pas de quoi s’emballer. Pourtant, nous avons là ce qu’il faut bien se résoudre à appeler un chef-d’œuvre. Impossible de ne pas penser à Hitchcock ou au Polanski de Répulsion dans ces gros plans sur les yeux ou les lèvres de Séverine, ces jeux de miroir, ces fuites angoissantes en voiture ou dans la forêt, cette maîtrise du grain et de la lumière. On sent chez le jeune cinéaste un certain perfectionnisme, une attention portée à chaque image, une exigence esthétique particulièrement visible dans la photographie et dans le montage, qui donne au spectateur le plaisir d’un film qui se déguste plan par plan. Séverine mâchouillant une mèche de cheveux sur le banc d’un square, le mur d’une chambre éclaboussé par un verre de vin rouge, la blancheur du soleil sur les feuilles d’un sous-bois, une nuisette, un gros ours en peluche, une rêverie masochiste dans une chambre de Montmartre, autant d’images justes, autant de compositions qui tendent, bien souvent, à un état très proche de la perfection formelle.

A travers un récit sans grande originalité (canular qui tourne mal, réseau clandestin sur fond de snuff movies et de complicités politiques, jeune fille fragile qui révèle sa force dans l’adversité), le cinéaste suisse-allemand – je précise son origine par chauvinisme bien que le film lui-même soit allemand – relève avec succès un défi qui hante le cinéma d’aujourd’hui : réaliser un film contemporain qui puisse conjurer la laideur de la modernité tout en restant, sans insistance, par petites touches, ancré dans son temps. Car bien qu’il s’en défende – en tout cas il s’en est vivement défendu lorsque je lui ai posé la question – Seiler a toutes les qualités d’un anti-moderne. Non pas au sens d’un nostalgique défait ou d’un idéaliste tourné vers le passé mais au sens d’un esthète qui entend bien nous parler du monde qui est le nôtre sans rien sacrifier aux mauvais goûts du temps. Des téléviseurs, des caméras de surveillance, des ordinateurs portables, des smartphones, des vibromasseurs électroniques parsèment le film et occupent pour certains un rôle majeur (ainsi de la scène où Séverine essaie désespérément de recharger sans faire de bruit son iPhone à une prise électrique, cachée sous un lit sur lequel une jeune reine de beauté est saillie par les bandits) mais tous s’intègrent dans ce noir-et-blanc intemporel, se mêlant à la vieille bâtisse dans les bois, à la coccinelle que conduit l’héroïne et qu’elle retrouve garée sur une rue pavée ou à son indémodable robe d’été, d’hier comme d’aujourd’hui. Si on peut, comme dans son film précédent, pointer quelques rares points faibles (quelques maquillages un peu trop appuyés, des méchants au look de men in black un peu trop caricaturaux, un final un brin trop emphatique) le talent et la personnalité sont bien au rendez-vous, ils suppurent par tous les pores de ce film – sans doute trop aux yeux de certains observateurs de notre cinématographie nationale pour lesquels on n’est jamais assez effacé, jamais assez insignifiant – et c’est un vrai bonheur de pouvoir, chez nous, là où nous y avons si peu été habitués, déguster ce long métrage comme un grand cru, capiteux sans être lourd, maîtrisé du premier au dernier plan avec une précision d’orfèvre et un œil de maître. Mathieu Seiler a tout pour devenir bientôt une légende du cinéma suisse !

Et comme le dit un de ses personnages, une miss interviewée à la télévision : « Si la vie vous offre des citrons, faites-en de la limonade ! »

 

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